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La vidéo : la solution qui pose problème
8 octobre, 2010, 23:56
Classé dans : Sport

Oui, je sais, le titre de ce texte était facile. Mais je dois bien attirer l’attention si je souhaite être lu, ne serait-ce que par un seul d’entre vous ! Malgré les grossières erreurs d’arbitrage durant la Coupe du monde de la FIFA en Afrique du Sud[1] – et les promesses de débat qui ont suivi –, aucune avancée dans le domaine. Pis, les autorités du football mondial n’évoque même pas le sujet et nous envoie cinq arbitres pour la Coupe d’Europe pour noyer le poisson. Et, malgré l’incontestable utilité de bénéficier de davantage de points de vue arbitraux, ce système n’est pas exempt de défaut et n’empêche pas toujours les erreurs d’arbitrage ; cinq arbitres signifie aussi cinq paires d’yeux – et donc parfois, cinq regards différents. A l’arbitre central de trancher ! Les amateurs de football auraient peut-être souhaités que le débat soit au moins posé sur la table, sans tabou. Tant pis.

 

Pourquoi l’introduction de la vidéo dans le football déclenche-t-il autant de passion ? Pour Richard Sénéjoux, chef du service télévision à Télérama, la vidéo est un « serpent de mer censé réglé tous les problèmes d’arbitrage »[2]. Dans cet article, il évoque les arguments anti-vidéo brandis par la FIFA : le principe d’universalité (les moyens techniques mis en œuvre ne sont pas les mêmes selon les matchs, les pays, les divisions, etc.) et celui de continuité du jeu. Le réalisateur François-Charles Bideaux a d’ailleurs une très belle formule : « Une partie de l’arbitrage revient à prendre des décisions sur ce que l’on a pas vu »[3]. Daniel Riolo, journaliste à RMC, évoque les partisans de la vidéo comme d’un « lobby »[4]… Sans parler du refus catégorique de la FIFA. Et Michel Platini ? « Je vous donne la liste de ceux qui font partie de la Commission FIFA contre la vidéo : Beckenbauer, Pelé, Savicevic, Weah… Alors entre eux et Thiriez et le porte-parole de l’UMP, je ne sais vraiment pas pour qui je vais écouter… Qui dit vidéo ne dit pas justice. Tout le reste n’est que communication, démagogie, populisme. » Tout est dit ; pourquoi sont-ils aussi méchants ? Le philosophe Mehdi Belhaj Kacem[5] est plus fataliste ; pour lui, le débat sur la vidéo n’est que le reflet de la société de contrôle, « en plein Truman Show », dit-il, « inutile d’être pour ou contre, cela arrivera nécessairement ».  

Alors, pour ou contre ? Un des éléments à prendre en compte, qui n’a qu’un lien indirect avec la vidéo, c’est le formidable conservatisme régnant dans les règles (au sens large) du football, contrairement à d’autres sports. N’oublions pas que le football est aujourd’hui un spectacle ; en tant que spectacle, il doit être spectaculaire ! A partir du moment où les intérêts économiques mis en jeu dans l’organisation du foot-spectacle sont si élevés, et le spectacle des matchs de foot professionnels sont si pauvres et insignifiants, pourquoi ne fait-on pas évoluer les règles pour rendre ce sport plus spectaculaire ? La FIFA, et ses fédérations nationales, ont les moyens de changer les règles et le devoir de rendre le sport spectaculaire. D’un strict point de vue économique, la FIFA a intérêt à rendre le sport qu’elle promeut plus spectaculaire. Mais cette mutation ne doit pas faire l’économie d’introduire plus de justice dans le football. Et la justice ne peut venir uniquement par l’accumulation des arbitres sur le terrain. La vidéo doit être un outil qui aide à la prise de décision arbitrale. Le gros problème du football, sur le strict plan du jeu[6], vient de l’écart grandissant entre ce que voit le corps arbitral et ce que voient les spectateurs. Je ne pense pas que les erreurs d’arbitrage, je l’ai dit dans d’autres pages, soient plus nombreuses qu’auparavant, elles sont seulement plus visibles, grâce à la technique. Eric Hannezo, patron des sports sur TF1 jusqu’à juillet 2010 : « Dans un sport comme le football, où il y a beaucoup d’argent et de gros moyens de réalisation, peut-il y avoir une distorsion entre ce que voient les téléspectateurs et l’arbitre ? D’un autre côté, si on ne laisse plus de place à l’humain, peut-on encore construire des moments de légende ? C’est un positionnement moral. »[7] Ce qu’il dit fait étrangement écho à ce qui s’est passé durant la Coupe du monde 2010 : les écrans géants des stades dans lesquels étaient joués les matchs ne diffusaient pas les erreurs d’arbitrage, justement pour ne pas qu’il y ait ce dangereux écart. Les erreurs d’arbitrage pourrissent le jeu, dans tous les sens du terme. Elles faussent le jeu et le résultat, elles dégradent les relations entre supporters, elles altèrent les facteurs économiques, elles détournent les spectateurs de la beauté du jeu, elles discréditent de plus en plus le corps arbitral. Le rédacteur de la rédaction de L’Equipe, Fabrice Jouhaud : « [La vidéo] peut être une aide précieuse pour les arbitres. Ils ont le droit à l’erreur mais s’ils faussent en permanence le résultat, c’est un problème. »[8] Une des critiques récurrentes faites à la vidéo est la suivante : elle ralentirait le cours du jeu et nuirait ainsi à sa fluidité. Cette critique est pertinente ; c’est pourquoi il convient de réfléchir aux différentes applications de la vidéo dans le foot. Il est évident que l’arbitrage vidéo n’est pas la panacée : il hacherait le jeu à un point tel que la faute qui casse une contre-attaque devrait être punie d’un carton rouge et d’une suspension de plusieurs matchs ! L’usage de la vidéo doit être réservé à quelques faits de jeu : le franchissement de la ligne de but, certains hors-jeu litigieux, des fautes grossières ou dangereuses. Un (plusieurs) arbitre(s) pourrai(en)t être délégué(s) à visionner le match par vidéo à côté du banc de touche et alerter l’arbitre central lorsqu’il se trompe ou qu’il omet une faute. J’insiste sur l’usage de la vidéo à posteriori, à mon avis plus important que l’usage pendant le match. Sanctionner un joueur, un entraineur, un arbitre à posteriori doit se généraliser pour que cessent les comportements néfastes (fautes dangereuses, gestes vindicatifs) et récurrents (tirages de maillots, simulations). Une commission indépendante composée d’acteurs du football (représentants de joueurs, d’entraineurs, de dirigeants, officiels, arbitres) devrait pouvoir se réunir pour délibérer de ces gestes parasitaires et de ces erreurs d’arbitrage cancérigènes.  Certains penseurs de la chose footballistique vont plus loin, en arguant du fait que la télévision et le business ont pris le pouvoir sur le football. Bruno Derrien, ancien arbitre français : « Je suis d’accord avec Michel Platini quand il dit que la télévision a tué l’arbitrage avec ses multiples ralentis. »[9] Le sociologue Jacques Blociszewski, chercheur et auteur du Match de football télévisé : « Le rôle central de la télévision change tout. Les journalistes en tribune de presse se précipitent sur leur écran pour revoir une action. Souvent ils sont même reliés à une personne de la rédaction qui devant sa télévision les aide à soi-disant mieux voir. L’amateur regarde le match à la télévision et va chercher ensuite ailleurs un complément d’informations. Mais au lieu d’analyser ou d’expliquer, on parle de l’image. Or tout le monde sait que le réalisateur met en scène « sa » réalité. »[10] Le sociologue ajoute dans l’article de Sénéjoux : « Le culte de l’image et la fascination pour la technologie font perdre tout sens commun. Le ralenti change la perception des chocs et des gestes. L’arbitre, lui, voit à vitesse réelle et a une vision globale du match. La vérité de l’image, ça existe difficilement. »[11] La télévision, avec son argent et ses exigences en termes d’audience pour attirer les annonceurs, aurait-elle tué le football d’antan, le vrai, l’authentique, en exigeant de lui un retour sur investissement légitime ? Le football ne peut plus se passer de la manne financière offerte par le petit écran ; d’ailleurs, une chaîne qui a payé des millions pour diffuser une saison de Ligue 1 semble à même d’imposer son pouvoir sur son produit, non ? 


[1] Les arbitres étaient encore moins aidés que durant la Coupe du monde 2006, car à l’époque, les arbitres disposaient d’écrans vidéo près des bancs de touche, qui avaient notamment conduit à l’exclusion de Zidane en finale (information France 24 : http://www.france24.com/fr/20100628-football-coupe-monde-erreurs-arbitrage-debat-aide-video-sepp-blatter-fifa-ifab). 

[2] Richard SENEJOUX, « La vidéo est-elle la solution aux failles de l’arbitrage ? », Télérama n° 3152, 9 juin 2010, pp. 39-40. 

[3] Ibid

[4] Daniel RIOLO, « Football et médias : un heureux mariage de raison », Football, puissance, influence, Géoéconomie, revue trimestrielle, été 2010, éditions Choiseul, pp. 93-103. 

[5] Entretien de Mehdi Belhaj Kacem par Alexandre Lacroix, Philosophie Magazine n° 40, juin 2010, pp. 22-26. 

[6] D’autres problèmes existent dans le football, certes, mais nous nous en tiendrons au jeu… 

[7] SENEJOUX, Ibid

[8] Ibid

[9] Ibid

[10] Cité dans : RIOLO, Ibid.

[11] SENEJOUX, Ibid


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