Ce que j’en dis…

Mondialisation et Environnement

Comme je l’ai déjà dit, j’achète beaucoup de magazines, et vous devez savoir que beaucoup est un euphémisme ; à tel point que, dernièrement, j’en ai passé à la trappe, si je puis dire. Il y en a que je reprends, avec une érudition réelle et un recul forcé, d’autres que je délaisse – temporairement ? J’ai lu un ancien Philosophie Magazine, celui de mai 2009 ; à l’époque, j’avais d’autres chats à fouetter. En effet, je me sortais difficilement de la rédaction de mon mémoire de maîtrise sur la crise de 1929 ; ça a payé, j’ai eu 17/20 ! Et me suis piqué de passion pour ce moment clé de notre histoire récente, à tel point que je réfléchis à approfondir mes réflexions sur le sujet. Revenons à nos moutons : dans ce numéro d’un de mes canards préférés, je suis tombé sur un entretien[1] avec une économiste et sociologue américaine, professeure à l’université de Columbia, auteure notamment de La Globalisation. Une sociologie (Gallimard), nommée Saskia Sassen.

 

L’économiste devise au sujet de la crise économique, née de la crise financière, des conséquences de cette crise, mais aussi d’un état général de la mondialisation aujourd’hui. Elle affirme d’abord que le retour de l’intervention des Etats dans l’économie, retour souhaité par tant d’économistes peu écoutées jusqu’alors[2], pas seulement keynésiens, ce retour de l’Etat, dis-je, ne s’est pas totalement réalisé de manière pertinente. Je m’explique. C’est-à-dire qu’une partie à la fois des plans de relance – chez les banques – que l’investissement des Etats dans l’économie réelle – chez les entreprises – profitent à des entités (banques et entreprises, donc) mondiales. « Les Etats-nations subventionnent donc une économie mondialisée », les plans de relance comme les investissements étatiques fuitent vers le système économique et financier global. Lorsqu’on observe le processus de mondialisation depuis les sixties, mais plus encore depuis les eighties, on s’aperçoit que les Etats ont délaissé une partie de leur souveraineté à des entreprises globales, les firmes multinationales (FMN). Qu’est-ce qu’une FMN ? C’est une firme qui possède ou contrôle des entreprises implantées dans plusieurs pays et qui est en mesure d’élaborer une stratégie s’appuyant sur les différences socio-économiques de ces pays, ainsi que sur leurs différences juridiques. Elle limite ainsi les marges de manœuvre des politiques économiques mises en place par les pays d’accueil. On parle même, pour un tiers des FMN[3], de « firme globale », c’est-à-dire qu’en traversant les frontières nationales, la firme globale planifie son développement directement à l’échelle mondiale (produits non différenciés, actionnariat et dirigeants sans nationalité, etc.).[4] Il en résulte une perte de pouvoir des Etats-nations et, en contrepartie, un pouvoir accru des firmes. Christian Chavagneux : « [les entreprises multinationales] sont à même d’influencer les règles de la mondialisation économique par de nombreux canaux »[5] ; et le rédacteur en chef d’Alternatives Economiques de citer les grands cabinets d’audit internationaux, les grandes industries (pharmaceutique, de technologie de l’information, automobile), les associations professionnelles transfrontalières (et l’on ne parle pas ici d’une internationale des ouvriers !), les grandes banques, sans parler des ententes et autres cartels. Sandra Moatti ne dit pas autre chose : « Les multinationales sont devenues des acteurs puissants de l’économie mondialisée, capables de mettre en concurrence les Etats pour l’implantation de leurs investissements »[6]. La récente crise grecque qui met à mal l’euro en ce moment[7] en est la dernière illustration : les marchés financiers spéculent contre l’euro, et les récentes déclarations de Jérôme Kerviel à propos du métier de trader va dans ce sens : « Je faisais clairement partie du système, je spéculais comme ce que vous pouvez voir à l’heure actuelle sur les marchés financiers, la dette grecque ; il faut savoir que, quand on est dans ce milieu-là, il n’y a pas d’états d’âmes, si on doit mettre la dette grecque au trou, on le fait ; et si vous ne le faites pas, vous vous faites engueulés par vos supérieurs, c’est-à-dire que si on rate une opportunité de faire de l’argent, on se fait engueulé, c’est notre métier… »[8] Cette perte de pouvoir des Etats-nations, et par le jeu des vases communicants, l’important développement de la mondialisation économique et financière, se sont réalisés, selon l’économiste, avec l’appui actif de ces Etats-nations ; au détour des années 80, l’intensification du processus de mondialisation est encouragée par les gouvernements nationaux, Thatcher et Reagan en tête. Saskia Sassen utilise même le terme de « rôle stratégique » pour qualifier l’action de ces gouvernements. Elle évoque le fait, grave et déjà mis en avant par nombre d’observateurs économiques, selon lequel les Etats-nations ont largement contribué à « l’émergence du marché global des capitaux », qui sont les flux qui circulent le plus librement dans le monde et qui ont conduit aux nombreuses crises financières depuis vingt ans dans le monde (1987, 1997, 2001, 2008 pour ne citer que les plus célèbres). Sans revenir à l’histoire de la globalisation financière, disons que celle-ci désigne le processus de libéralisation quasi complète des échanges de capitaux depuis le début des années 80, débouchant sur la réalisation d’un marché mondial des capitaux très peu contrôlé. Ce processus s’est réalisé au travers de la déréglementation des mouvements de capitaux (il n’y a plus de contrôle), du décloisonnement des marchés (les différents marchés des capitaux ne sont plus séparés les uns des autres et tous les acteurs peuvent intervenir sur tous les marchés) et de la désintermédiation (aujourd’hui, de plus en plus, les entreprises ont un accès direct aux marchés des capitaux sans passer par les intermédiaires traditionnels que sont les banques). D’autant plus grave que, selon l’économiste, et c’est observable au quotidien dans le discours des responsables politiques, la mondialisation est présentée au public-masse comme s’imposant au monde. Les « Etats-nations auraient été rendus impuissants par la mondialisation ». Et comme la mondialisation est le stade contemporain du capitalisme, forcément libéral et par définition internationalisé, celui-ci s’impose d’autant plus au monde. Aux entreprises. Aux citoyens. Aux consommateurs. Aux Etats. Joli retournement sémantique ! Marx paraphrasé : fétichisme de la mondialisation… Néanmoins, Saskia Sassen va plus loin. En effet, elle pense que, à contrario de ce que certains économistes conçoivent, « de nombreuses entités étatiques – les ministères des Finances, les banques centrales, les agences internationales de commerce, etc. – avaient vu en réalité leur pouvoir s’accroître avec la mondialisation ». Internationalisme des Etats-nations. Pourquoi sommes-nous dans l’incapacité de penser un après-capitalisme ? Pourquoi croyons-nous que le capitalisme est indépassable ? Rappelons, toujours en nous référant à Marx, que le capitalisme n’est qu’un mode de production comme un autre, qui a succédé à d’autres modes de production, et qui précédera sûrement, dans le long terme, un autre mode de production. Il est vrai, néanmoins, que le capitalisme s’est toujours très bien adapté aux bouleversements technologiques, sociaux, politiques : de l’ascétisme protestant au capitalisme financiarisé, en passant par le capitalisme ouvrier et le fordisme des Trente glorieuses, il a sans cesse muté. 

J’aimerai rappeler une dernière chose concernant le processus de mondialisation. Que ce soit pour la période récente comme pour les périodes plus anciennes, les différents stades de la mondialisation ont aussi été rendus possibles techniquement par la réduction des obstacles aux échanges, c’est-à-dire l’abaissement croissant mais pas toujours régulier des coûts de transport et de communication : le télégraphe, le chemin de fer, le bateau à vapeur, le pétrole devenant de moins en moins cher, puis le conteneur, l’avion, enfin l’arrivée à maturation des NTIC, Internet en tête. Seulement, il y a quelque chose qui cloche. Le réchauffement climatique va remettre profondément en cause cette mondialisation, pourtant présentée comme une fatalité très souvent positive ; on ne peut revenir en arrière, on ne veut revenir en arrière, sauf ces quelques réactionnaires nostalgiques que sont les écologistes radicaux. Je pense que, sur le plan technologique, et à la suite de Paul Virilio, la multiplicité des accidents technologiques et industriels (Bophal, Tchernobyl, AZF) – ce dont le philosophe redoute, qu’il nomme « l’accident intégral » – est un indice, non seulement de la perte de mémoire de l’humanité, mais aussi du déclin de notre mode de production, donc de la mondialisation. A plus ou moins long terme. J’estime aussi que, malgré la diffusion mondiale d’Internet – outre les risques d’asymétrie d’informations ou de « désinformation par surcroît d’informations »[9] – sa généralisation n’est pas réalisée (949 millions d’internautes en 2006, soit 15 % de la population mondiale, dont 78 millions seulement en Amérique latine, Afrique et Moyen Orient[10]) et le risque de panne « généralisée » existe et peut être fatal (pensons à ces entreprises et ces administrations qui, par exemple sur la côte Atlantique lors de la tempête Xynthia ces derniers mois, ont perdu leurs données informatiques en raison des intempéries). Sur le plan environnemental, non seulement le pétrole va devenir de plus en plus rare et cher, mais surtout le mode de vie capitaliste d’aujourd’hui ne pourra survivre sans une catastrophe écologique ; il convient donc de remettre en cause le fonctionnement consumériste du capitalisme mondial, de rendre plus rare les déplacements (de produits surtout, d’humains également, mais aussi de capitaux – mais c’est une autre histoire[11]). Saskia Sassen évoque ainsi le fait que l’internationalisme appartient aujourd’hui à ces « entités étatiques », non plus aux citoyens ; et appellent de ces vœux la raison des Etats-nations pour qu’ils mettent cet idéal au « service de causes meilleures [comme] l’environnement, les droits de l’homme, le développement économique et la justice sociale […] ». La question de la mondialisation est une question épineuse, mais elle se heurte au problème écologique ; la question – autrement plus importante – des inégalités, qui ne va faire qu’augmenter avec la combinaison de l’instabilité chronique du capitalisme financiarisé et du réchauffement climatique, sera d’autant plus complexe à appréhender que les changements énoncés plus hauts provoqueront beaucoup de résistance. Comment changer radicalement de mode de vie sans accroître des inégalités qui augmentent dangereusement depuis trente ans ? La conclusion de l’économiste apparaît optimiste quant au retournement des rapports de force au sein de la mondialisation ; mais comment saisir les changements de demain si la mondialisation reste – ou se renforce – dans les modalités actuelles ? 


[1] SASSEN S. (2009), « Entretien par Teresa Pullano », Philosophie Magazine, n° 29, Mai, pp. 18-19. 

[2]Il existe des exceptions notables, tel que Joseph E. Stiglitz, dont la notoriété a davantage explosé avec l’arrivée de la crise financière. 

[3]Saskia Sassen évoque le chiffre d’environ 270 000 FMN ; on estime donc le nombre de firmes globales à 90 000. 

[4]ECHAUDEMAISON C-D (dir.) (1989), Dictionnaire d’économie et de sciences sociales, Nathan, 8ème édition, 2009, pp. 215-216. 

[5]CHAVAGNEUX C. (2003), Nouveau Manuel de Sciences Economiques et Sociales, Terminale ES, La Découverte, pp. 454-455, cité dans NM, 2007, pp. 266-267. 

[6]MOATTI S. (2004), « Mondialisation : des Etats pas si dépassés », Alternatives Economiques, Hors-Série, n° 59, Janvier. 

[7]J’écris le mardi 4 mai 2010. 

[8]KERVIEL J. répondant aux questions de l’équipe de Michel Denisot, sur le plateau du Grand Journal du lundi 3 mai 2010, sur Canal +. 

[9]VIRILIO P. (1995), « Entretien par Olivier Morel », La Républiques des Lettres, sur http://www.republique-des-lettres.fr/190-paul-virilio.php

[10]eMarketer, Nua, Idate, cité dans le manuel (2007) de Sciences Economiques et Sociales, Terminale ES, Hatier, p. 381. 

[11]La dernière crise financière qui a ravagé le monde capitaliste doit être une alerte prise au sérieux par les pouvoirs publics pour réformer de fond en comble la finance mondiale. Les économistes doivent revoir leur modèle théorique et opérer une révolution dans leur manière de réfléchir, plus proche des réalités, en tout cas plus proche des autres sciences sociales, la sociologie, l’histoire, la philosophie, la psychologie, la science politique, etc. Cette révolution doit permettre, pour reprendre la terminologie des économistes régulationnistes (R. Boyer, M. Aglietta), l’avènement d’un nouveau régime d’accumulation, après le règne de trente ans du capitalisme financiarisé. 


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