Ce que j’en dis…

Capitalisme Et Régression Selon Paul Virilio
7 janvier, 2010, 0:01
Classé dans : Philosophie & Pop Philosophie

Cela fait longtemps (en fait, depuis la première fois où je l’ai lu) que je souhaite résumer le thème principal de la revue Ravages du printemps 2009, qui était l’ « Infantilisation générale », et qui appuyait sa réflexion sur l’ouvrage d’un philosophe américain, Benjamin Barber[1]. La revue donnait ainsi la parole à de nombreux penseurs, pas seulement philosophes, mais aussi économistes, écrivains, historiens, neurobiologistes, comme le philosophe Paul Virilio.

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Celui-ci, philosophe de la vitesse, y écrit au sujet de cette incroyable régression dont la société affecte ses sujets/citoyens. Il débute sur la date symbolique. 1968 marqua ainsi le point de retournement, l’année – le mois ! – où la rébellion se polarisa sur la figure paternelle (qu’elle soit à l’œuvre dans la famille, dans le travail, ou dans la vie citoyenne). Ce fut bien l’ordre, le patriarche, le policier, l’institution, l’autorité masculine, le père qui succomba lors de ces mai 68, dans le monde capitaliste – mais comme le communisme du XXe siècle mourra avec la chute du Mur de Berlin et l’éclatement de l’U.R.S.S., le monde entier était touché. L’avènement de la jeunesse comme mouvement autonome s’est réalisé dans les années 50, durant lesquelles celle-ci bénéficia d’un pouvoir d’achat tout neuf pour acheter des fringues, des disques de rock, et pour aller au cinéma. Pour vivre libre, loin des parents et de leurs préoccupations rétrogrades et de leurs responsabilités, pour revendiquer leur jeunesse. Benoît Sabatier, pour qui, « [en 1954, le rock] a inventé la jeunesse [l'a révélée, fédérée, soulevée] », dit même que « la jeunesse [...] devient, dans les années 50 [...] un rouage privilégié de la société de consommation »[2]. En mai 68, les mouvements partent évidemment de la jeunesse (à l’époque, la jeunesse étudiante, donc aisée), même si, en France, comme nous le rappellent Sabatier, « le rock n’est pas le moteur de la révolution de mai ». Virilio pense alors qu’à partir de cette date-clé, la culture jeune prend les commandes du monde : il faut demeurer jeune, beau, cool, et cela éternellement. On vénère les modes de vie adolescents, on érige l’enfant au centre du monde, intouchable, sacré. D’ailleurs, il suffit d’observer le nombre élevé de films évoquant cet état de fait, où l’enfance est malmenée, niée, et par là même, glorifiée, idolâtrée (Le labyrinthe de Pan, Silent Hill, L’orphelinat). Par ailleurs, toujours relatif au cinéma (et cette fois, relevée par Barber), il est stupéfiant de constater que les succès cinématographiques des dix dernières années concernent des films qui mettent en scène des enfants extraordinaires, ou bien des mondes qui touchent à l’enfance, ou bien des comédies régressives, en bref des films qui, s’ils n’ont rien de débilitant et ne sont nullement dénués de messages ou d’ironie, n’en reste pas moins en recherche d’un divertissement, à l’abri de responsabilités. Beigbeder résume la situation : « Les soixante-huitards ont commencé par faire la révolution, puis ils sont entrés dans la pub »[3] ; et comment penser autrement, le genre de slogans déclamés en mai fait de parfaites accroches publicitaires aujourd’hui (« il est interdit d’interdire », « l’imagination prend le pouvoir », « cours camarade, le vieux monde est derrière toi »). Naomi Klein ne dit pas autre chose à propos de ce qu’elle appelle le branding, au moment où les entreprises ont décidé de laisser tomber les marchandises pour produire la marque, autrement dit un mode de vie[4]. Pour conclure, je citerais de nouveau Beigbeder : « Les marques ont gagné la World War III contre les humains. La particularité de la Troisième Guerre Mondiale, c’est que tous les pays l’ont perdue en même temps. »[5]

Virilio va encore plus loin. Il pense qu’aujourd’hui, « le modèle humain devient le baby », c’est-à-dire que, selon le philosophe, nous avons dépassé le modèle adolescent, nous sommes parvenus à un stade « infra-historique, infra-politique ». Il voit l’humanité comme une irresponsable finie : « Plutôt que de penser l’imminence du désastre, le regarder en face, l’étudier avec sang froid, on remonte à l’acte de naissance, on veut demeurer absolument en dehors de la maturité, en dehors de la jeunesse, ou la révolte de l’adolescence. On retourne dans les limbes de l’origine. On a si peur qu’on préfère vivre dans l’inconscience de notre inhumanité. » Selon le philosophe, la généralisation des NTIC permet ce qu’il nomme la « synchronisation des émotions », débouchant de fait sur un « communisme mondial des passions [provoquant] ainsi des tsunamis d’émotions, de compassion, de paniques, de violences », guidée par l’actualité et les images mises en avant par les médias mondiaux influents (CNN, Al-Jazeera, BBC). Aujourd’hui, nous le voyons en France par exemple, il suffit d’observer attentivement le journal de 20h pour y déceler les drames et les faits divers les plus sordides, pénétrant de plein pied dans nos émotions, nourrissant grassement nos affects : très vite, le Président de la République réagira par une loi (sujets psychiatriques dangereux, violeurs récidivistes, …). Nous entrons alors dans ce que j’appelle la démocratie des affects, un pseudo-Etat de droit dans lequel les problèmes sociétaux sont traités non à travers l’intérêt public, l’amélioration de la qualité de vie, le long terme, mais par le très court terme, la peur instinctive (donnant du grain à moudre aux politiques sécuritaires), les émotions. Nous sommes entrés, avec l’avènement des NTIC, dans l’ère de l’instantanéité. L’information va plus vite, les flux se multiplient, la mémoire se fragmente. Virilio insiste sur le fait que cet « avènement d’un « communisme des affects » s’arrange très bien avec le turbo-capitalisme, sa culture et sa régression vers le baby. » Il est vrai que l’une des dimensions actuelles du capitalisme réside dans son extrême rapidité, liquidité, volatilité (en particulier grâce aux NTIC), et nous assistons ainsi à l’avènement d’une turbo-obsolescence – des modes, des personnes, du goût, du in : « l’avantage avec la nouveauté, c’est qu’elle ne reste jamais neuve. »[6] L’auteur du Futurisme de l’instant excelle lui aussi dans la formule choc, à l’instar de l’écrivain mondain : nous sommes aujourd’hui dans une société qui allie « communisme des émotions plus capitalisme mondialisé ». Cet état de fait n’est rien d’autre, pour le philosophe, qu’un phénomène religieux, « la religion de l’interconnexion en temps réel ». Une sorte de « mono-athéisme » globalisé et connecté. Nous répondons à nos émotions en même temps et par les mêmes sentiments, ainsi de la manière dont nous avons réagi un certain 11 septembre 2001, ou lors du redoutable tsunami qui toucha la Thaïlande.

Enfin, Virilio explique que notre vie sociale existe à travers ce qu’il appelle un « individualisme de masse », c’est-à-dire que « nous sommes une société de consommation de masse, nous achetons tous les mêmes produits, nous communions aux mêmes évènements, vivons en plein collectivisme et en même temps nous valorisons farouchement notre individualisme. » Il touche là un point très important. En effet, nous sommes dans une société de consommation (certains évoquent même une société d’hyperconsommation), assaillie par la publicité (le « zéro espace » de Klein), rongée par l’achat pulsionnel, équipée de manière identique (le « zéro choix » de Klein) et futile (le marché du rajeunissement[7]). Mais l’individualisme occidental, lui aussi symboliquement révélé par l’idéologie de Mai 68 (bien sûr pas à ce moment, mais rétrospectivement, nous pouvons interpréter avec précaution les évènements par une poussée d’individualisme), prend toute sa dimension aujourd’hui ; malgré le « collectivisme » décrit par Virilio, la société actuelle se révèle profondément individualiste, d’autant plus que, là encore, les NTIC ont favorisé cette dimension. Nous achetons certes les mêmes iPod, nous écoutons tous le dernier The Gossip, mais nous le faisons dans notre coin ; nous sommes tous spectateurs des mêmes Desperate Housewives ou autre Lost, mais la multitude des supports existants (diffusion TV originale, sites Internet en streaming, téléchargement illégal, diffusion TV différée et en version française, DVD, et bien sûr l’antique enregistrement) individualise la diffusion des œuvres artistiques. Le travail est une autre dimension de l’individualisme. Après la crise de stagflation des années 1970, durant lesquelles l’emploi fut très bouleversé, le chômage devint structurel. Les syndicats ont délaissé le terrain du salaire pour la sauvegarde de l’emploi. Provoquant la forte individualisation du travail : nous sommes passés des grilles Parodi aux critères classants, avec une forte individualisation des salaires, le chômage et le travail précaire (contrats temporaires, à temps partiel, intérim) venant individualiser dans un autre registre les carrières, ainsi que la profonde transformation du travail (devenant principalement serviciel, relationnel, immatériel, donc en flux tendus). Ce ne sont là que des exemples ; la famille, elle aussi, a subi de nombreuses transformations, individualisant les situations familiales (mariage, concubinage, divorce, homoparentalité, familles recomposées, couples mixtes, …). Le philosophe conclut par un propos pessimiste et inquiétant, en expliquant que « Dans [cet] individualisme de masse, un gouvernement bien équipé technologiquement, peut [...] contrôler les masses tête par tête », « contrôle instantané et permanent » permis aujourd’hui par la technologie, en premier lieu les NTIC. Le dernier mot pour Paul Virilio, qui juge dangereux l’accélération de l’Histoire par la technologie : « Nous sommes au-delà d’Orwell. »

 


 [1] BARBER B. (2006), Comment le capitalisme nous infantilise, Paris, Fayard.

[2] SABATIER B. (2007), Nous sommes jeunes, nous sommes fiers, Paris, Hachette Littérature, pp. 7, 15.

[3] BEIGBEDER F. (2000), 99 francs, Paris, Gallimard, « Folio », p. 35.

[4] KLEIN N. (2000), No Logo, La tyrannie des marques, Actes Sud, « Babel », 2002.

[5] BEIGBEDER F. (2000), op. cit., p. 36.

[6] Ibid, p. 17.

[7] BARBER B. (2009), « Infantilisation, demandez le programme », Ravages, printemps, p. 31.


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