La Chanson de la Semaine 49
Chronique avancée, car cette semaine est particulière : la grande chanteuse noire, « dévergondée de la musique »[1], Etta James est décédée vendredi 20 janvier d’une leucémie, à l’âge de 73 ans.

Née en 1938, la petite Jamesetta Hawkins connaît une enfance mouvementée : sa mère, fragile psychologiquement, a 14 ans, son père est inconnu[2]. Etta part vivre chez une tante prostituée, puis sa mère adoptive meurt en 1950 tandis que son père adoptif picole en « rêvant de monnayer [s]es dons vocaux »[3]. Sa carrière décolle en 1954, alors que son groupe, les Peaches, est repéré. C’est là qu’elle prend son nom de scène. Premier succès, et premier scandale : le titre s’appelle « Roll with me Henry », les paroles sont « assez tendancieuses »[4]. La fin des fifties signent une série de tournée et le début de la drogue. Elle enchaînera par la suite, sous l’influence d’Otis Redding et de Johnny Watson, les succès et les échecs : à la fin des seventies, la dope la ravage. Elle sort de cette merde par le retour en grâce de la musique noire au début des eighties, et multiplie les triomphes en concert. La « matriarche du rythm’n’blues »[5], selon Billy Wilson (ancien de Motown), suintait la liberté et la douleur, et leur dépassement. Sa voix chaude, sensuelle, et parfois rugueuse, balancée par sa tignasse blonde féline, déclamait des paroles d’amour, de sexe et de violence. Et ce sourire malicieux ! Figure de l’émancipation par définition – elle était grosse, noire et sexy dans l’Amérique des années 1960 –, elle faisait preuve d’un franc-parler à toute épreuve. Lorsque Beyoncé repris « At Last » lors de l’investiture d’Obama en 2009, un an après avoir incarné Etta à l’écran, celle-ci l’alluma à la télévision : « Je vais […] botter le cul [à] cette femme [qui a osé] chanter MA chanson [devant un président] aux grandes oreilles »[6]. Je connais malheureusement trop mal Etta James pour sortir un morceau qui m’a marqué, mais je vais me rattraper. C’est tristement ainsi que ça se passe, souvent : on reconnaît un artiste lorsqu’il n’est plus. Mais j’ai l’espoir : Etta James restera. RIP.

Cadeau :

[1] Propos de Beyoncé, cité par la dépêche AFP de la mort d’Etta James.
[2] Etta James « se revendiquera de la descendance de Minnesota Fats, une légende du billard.», dépêche AFP.
[5] Propos rapportés par la dépêche AFP.
Dr. Mario en consultation chez J. Rawls et A. Sen
Il y a quelques mois, le philosophe Mathieu Triclot[1] lance un pavé numérique dans la mare du gaming, dans lequel il cherche à « comprendre les jeux vidéos comme une forme d’expérience. »[2] Une expérience de vie. Le jeu vidéo n’est désormais plus considéré comme une vulgaire distraction pour enfant délaissé : l’âge moyen des gamers est aujourd’hui de 37 ans[3]. Non seulement, les gamers ont vieilli (l’industrie du jeu vidéo a quarante ans), mais les jeux deviennent de véritables expériences complexes au graphisme singeant la réalité (Heavy Rain, Uncharted, GTA IV, Red Dead Redemption), tandis qu’un virage fun a été insufflé par Nintendo dans sa quête de distraction transgénérationnelle, invitant le sexe féminin ainsi que les seniors. (Lire la suite…)
La Chanson de la Semaine 48
J’ai choisi cette semaine une chanson de Cream, Sunshine of your Love, sortie sur leur 2ème album Disraeli Gears en 1967, véritable chef-d’œuvre.

Comment puis-je me souvenir de ma première fois ? Cream est un groupe qu’on entend partout mais dont on ne connait pas le nom. Où ai-je entendu I Feel Free ? Dans Les Soprano, mais ce n’était pas mon dépucelage. Sunshine of your Love est une chanson que j’adore, mais qui est définitivement trop courte ! On peut l’entendre dans Les Affranchis, après le casse de la Lufthansa ; le morceau débute sur le visage vieilli, fier et un peu hautain de Jimmy Conway, le cerveau, joué par De Niro, au bar, tirant sur sa cigarette d’un air monarchique. Très vite, paranoïaque, il fera assassiner une grande partie de son équipe, de peur des balances autant que des maladresses. A partir du moment où j’ai cherché à en savoir davantage sur le groupe, je suis tombé des nues. Non seulement beaucoup de leurs titres sont véritablement des hits, mais en plus ils tapent tous musicalement très haut. En plus, ils fusionnent à merveille plusieurs styles – revival blues, rock, saupoudrés d’une bonne dose de psychédélisme –, et ce en très peu d’albums, seulement quatre. Cream a durablement marqué la deuxième partie des sixties, notamment parce que c’est l’un des premiers super-groupe de l’histoire de la pop (ça existait déjà dans le jazz) : « ils ne furent jamais véritablement amis, et leurs affinités s’en tinrent à la musique : Ginger Baker avait fait ses classes chez Graham Bond, Eric Clapton chez John Mayall, Jack Bruce chez l’un et l’autre. »[1]Leur premier album s’appelait, en yaourt, Crème Fraîche. Ouais, un bon bol d’air frais, même après quarante ans.

[1] François DUCRAY (1995), « Cream : Fresh Cream. Chronique », Rock & Folk hors-série n° 11, décembre, p. 17. Pour la petite histoire, il y a une dizaine d’années, je me suis passionné pour les anciens magazines de mon père, rangés dans la cave. J’ai pu lire avec délectation et transgression d’anciens numéros de L’Echo des Savanes, j’ai retrouvé une bédé géniale des années Métal Hurlant (Tranches de brie), j’ai pleuré (presque) lorsque ma grand-mère m’a appris qu’elle avait jeté la plupart des Hara-Kiri de mon père à la poubelle, j’ai pu découvrir des numéros hallucinants du Crapouillot, j’ai fait miens une vingtaine d’aventures des Pieds Nickelés version souple. Et je me suis approprié, avec la bienveillance de mon père, ce hors-série retraçant trente ans de disques rock. D’ailleurs, Philippe Manœuvre, fleurant le bon coup, publiera deux ouvrages, parmi cent autres, qui reprennent l’idée. Genre, les 101 disques qui ont changé le monde.
La Chanson de la Semaine 47
J’ai choisi cette semaine un titre de Janis Joplin, Litlle Girl Blue, présent sur son 1er album studio, I Got Dem Ol’Kozmic Blues Again Mama !, publié en 1969.

Chanson écrite par Richard Rodgers et Lorenz Hart pour Nina Simone, qui l’enregistra en 1957, cette balade est l’une des plus belles interprétations de Janis Joplin, sensible et belle, éternellement triste mais pleine de vie, notamment grâce à cette voix incomparable, digne de ses modèles Bessie Smith, Odetta, Big Mama Thornton. Egalement attirée par les auteurs de la Beat Generation, Janis Joplin est une rebelle, une vraie, qui n’hésite pas à faire du stop pour vivre son truc à San Francisco. Elle vit tellement sa musique à fond qu’elle l’accompagne de paradis artificiels et de baise glorieuse (Hendrix, Leonard Cohen, Kris Kristofferson, Eric Clapton, plus quelques nanas). S’ensuivent Monterey, Woodstock, et une OD. Putain d’héroïne. La légende-malédiction du Club des 27 peut commencer ! Ça va devenir une habitude, mais j’ai découvert Janis Joplin par hasard, au gré de mes amours cinématographiques. Durant mon adolescence, je tombe accro au 1er film de notre Bernie Bonvoisin national (leader de Trust – papa, si tu me lis !), Les démons de Jésus, sorti en 1997 : la fin des 60s, la langue chantante, le côté décalé… A un moment, dans sa chambre, Marie, la fille bosseuse, allume une cigarette et enfile des bas, se brosse les cheveux, passe une robe… La pauvre fille de forain alcoolique devient une femme désirable. Mais son regard triste perdure, Little Girl Blue en fond sonore. J’aimais la chanson, mais je n’avais pas poussé jusqu’à connaître l’artiste. Puis, récemment, ma femme me tanne pour regarder Les Petits mouchoirs. Mouais, une chose à garder : la bande-son, qui enchaîne Creedence Clearwater Revival, David Bowie, Nina Simone, Iggy Pop &… Kozmic Blue de Janis Joplin. Quelle voix extraordinaire !

Dédicace : pour Elodie

La Chanson de la Semaine 46
J’ai choisi cette semaine un morceau des Yardbirds, Heart Full Of Soul, présent sur l’album Having A Rave Up With The Yardbirds sorti en 1965.

Formé en 1963 en Angleterre, ce groupe est l’un des plus influents sur la scène revival blues britannique, avec les Rolling Stones, les Animals, John Mayall, Van Morrison, Eric Clapton, Jeff Beck, Jimmy Page. D’ailleurs, ces trois derniers guitaristes ont successivement fait partie des Yardbirds, avant de former respectivement Cream et le Jeff Beck Group (notamment avec Rod Stewart) ; Jimmy Page, après s’être retrouvé à la tête du groupe, engage d’autres musiciens et le grand Robert Plant. Les Yardbirds deviennent alors Led Zeppelin. Ah, l’histoire complexe de la musique, parfois ! Là encore, j’ai découvert les Yardbirds un peu par hasard, dans Las Vegas Parano de T. Gilliam. C’était For Your Love, un morceau psychédélique typique de la fin des sixties, un peu comme celui-là, Heart Full Of Soul. Une idée revient souvent : ceux qui ont vécu les sixties ne s’en souviendraient pas. Ceux qui les racontent sont donc dans le faux, consciemment ou pas. Si vous feuilletez attentivement ce blog, vous aurez compris que je suis né au début des eighties. Les images qui me viennent sont donc forcément subjectives, partiales et fictives. Et cette fois, ma vision, j’en conviens, frôle la caricature : chanson d’amour tortueux, avec qui ? Sommes-nous sûrs que c’est une fille ? Ce ne serait pas plutôt une substance ? Des acides ? De l’herbe ? Qu’on se partage autour d’un feu, dans une communauté en Californie, en 1969 ? Ce morceau me rappelle étrangement la scène d’Easy Rider de Dennis Hopper, dans laquelle les deux motards débarquent à l’improviste dans une communauté hippie et découvrent leur mode de vie. Sick at heart and lonely, Deep in dark despair. Thinking one thought only Where is she tell me where ? En fin de compte, je me suis fourvoyé. Ce qu’il demande, c’est : mais où est la liberté ?

N.B. : Il manque Eric Clapton sur la photographie…
La Chanson de la Semaine 45
J’ai choisi cette semaine une chanson de Jefferson Airplane, White Rabbit, présente sur Surrealistic Pillow, 2ème album sorti en février 1967.

Composition de la chanteuse Grace Slick, c’est, avec Somebody To Love, la plus connue et la plus emblématique du groupe, elle permet aussi au groupe de connaître ses premiers succès, et à Grace Slick de s’imposer à la place de Signe Toly Anderson. Formé en 1965, le groupe de San Francisco devient vite la figure de proue d’un rock psychédélique, bourré au LSD et aux champignons, aux textes à double sens, à la musicalité hypnotique, nourri à la littérature de Ken Kesey, Timothy Leary et surtout Aldous Huxley… Les lignes se distordent, la réalité se déforme, l’esprit s’ouvre ! White Rabbit relie l’histoire d’Alice au pays des Merveilles à la prise de psychotropes ; le monde de Lewis Carroll est un monde à découvrir, son monde intérieur, celui de l’imagination et des possibles. Et de la sexualité, aussi. Sur le site officiel du groupe, on peut trouver : « Grace has always said that White Rabbit was intended as a slap toward parents who read their children stories such as Alice in Wonderland (in wich Alice uses several drug-like substances in order to change herself) and then wondered why their children grew up to do drugs. » J’ai découvert Jefferson Airplane un peu par hasard, errant entre les programmes de Canal +. Adolescent, je suis très branché Simpsons, et découvre un Homer agriculteur et distributeur de jus de fruit hallucinogènes ; on y entend White Rabbit. Ignorant encore l’existence d’Hunter Thompson, je me jette aveuglément sur Las Vegas Parano de Terry Gilliam : une grande claque cinématographique, fruit notamment de la scène de la baignoire. Raoul Duke ouvre la porte de sa chambre d’hôtel, et retrouve un capharnaüm impossible à décrire. A côté, ma chambre d’ado passe alors aux yeux de mes parents pour un exemple de propreté et de salubrité. Duke ouvre la porte de la salle de bain et découvre un Dr Gonzo, complètement défoncé (euphémisme) à tout ce qui peut se gober, s’ingurgiter, se boire, tout prêt de se faire électrocuter. Il l’exhorte alors, sous la menace d’une lame, de mettre White Rabbit, « une chanson qui fait monter », et de lancer la radio dans le bain au moment du final. « Je veux le lapin ! »

La Chanson de la Semaine 44
J’ai choisi cette semaine un titre de Jimi Hendrix, 1983… (A Merman I Should Turn To Be), présente sur le 3ème album de The Jimi Hendrix Experience Electric Ladyland, sorti en 1968.

Jimi Hendrix est une légende, que dis-je une légende, un mythe pour beaucoup d’amateurs de rock. Un mythe aussi pour pas mal de nanas : ses frasques avec des groupies, notamment avec Pamela Des Barres, sont de notoriété publique, et le moulage en plâtre de son sexe par une autre groupie, Cynthia Plaster Caster, un 25 février 1968, reste un must dans l’art de faire entrer une rockstar dans le Hall of Fame, catégorie « sex ». Pour ce qui est du « drugs », Hendrix fait tout pour vivre le truc à fond. L’héroïne de l’histoire le fera crever – vraisemblablement étouffé dans son vomi le 18 septembre 1970 après une OD de barbituriques associés à une bonne pillave –, comme d’autres, Gram Parsons, Tim Hardin, Janis Joplin, Tim Buckley. Sex, drugs & rock ; pour ce qui est du dernier terme, Hendrix est un Dieu : guitariste hors-pair, gaucher de feu, précurseur du glam rock dans les costumes, voix grand écart, c’est un artiste plus que complet, influencé par tout ce qui fait de mieux dans la musique (blues bien sûr, mais aussi jazz et folk). Pourtant, il n’est pas devenu une légende consensuelle tout de suite. Benoît Sabatier rappelle par exemple qu’ « en 1971, en France, Hendrix n’est pas l’icône d’aujourd’hui, ce sont les initiés [comme Mirwais] qui adorent » ; Hendrix, c’est l’underground. Malgré un père né en 1958 et accro au rock, Hendrix n’est pas un artiste qu’on écoute chez moi. On reconnaît son talent, mais c’est tout. Je me souviens de l’un des nombreux documentaires que j’ai vu, on entendait Jeff Beck raconter l’honneur qu’il avait eu de rencontrer Hendrix au zénith de son art (68-69) ; celui-ci, humble, reconnaissait qu’il avait piqué des trucs de guitaristes à Jeff Beck, doublement honoré ! Il subsiste des zones d’ombre, comme son caractère violent, parfois, contre les femmes, ou cette anecdote qu’on ne cite guère : Hendrix aurait touché, pour faire Woodstock, un pactole de 18 000 dollars, alors qu’il semble « le moins matérialiste ». Reste des chefs-d’œuvre, comme cette chanson, longue, mais qui dure finalement peu de temps. Comme sa carrière.

Le retour de votre serviteur !
Après un déménagement mouvementé, et une fin de 1er trimestre/début de 2ème trimestre riches en rebondissements, départs d’élèves et de profs, votre serviteur est enfin en vacances, confortablement installé dans un canapé velours noir aux formes aussi arrondies que celles de Silvana Mangano, un verre de citronnade frais sur la table basse. La chanson Why Don’t You Do Right se fait largement entendre ; mais pas la version suave et sensuelle de Jessica Rabbit, qui a fait fantasmé tant de lapins, celle rythmée et autoritaire de Peggy Lee. Pour signer le retour de votre serviteur, rien de mieux que d’y aller en douceur. Et comme la musique adoucit les mœurs…

Affiche du film Riz Amer, 1949.
Le retour de votre serviteur
Chers amis,
Entre la charge de travail énorme d’un prof en retard, et un déménagement iminent, je suis contraint de vous faire patienter encore quelques temps. Je reviendrai très prochainement avec la musique que je vous ai promise (fin des sixties -- début des seventies, et puis aussi quelques bizzareries contemporaines, entre autre), mais aussi des articles remplis de chiffres et de mauvaise foi, de photos équivoques et de fautes d’orthographe ! Je suis maintenant sur Facebook mais, ayant encore beaucoup de mal avec la technologie, je n’ai pas encore d’adresse/de nom d’utilisateur. Tapez Lud le Scribouillard, vous devrez trouver !
A très vite !

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La Chanson de la Semaine : Pause…
Chers internautes,
Ma charge actuelle de travail est telle que je suis contraint, temporairement, non de mettre la clef sous la porte, mais de lever la pédale, de marquer le pas, de souffler un peu. Je reviendrai vite avec une série de chansons de la semaine qui célébrera mes dieux du rock symbolisant la fin des sixties, l’explosion psychédélique, le revival blues, la mélancolie de la fin du rêve américain, l’invention du hard, l’hymne à la liberté et à l’espace, l’entrebâillement des portes de la perception…

Copyright Moulinsart SA 2011